Le soleil se couchait sur les ruines désolées, peignant le ciel d’un rouge crépusculaire qui semblait présager la violence de la nuit à venir. Nanoh, épuisé mais déterminé, s’agenouilla près d’un cercle de pierres qu’il avait soigneusement disposé. Avec des gestes précis, il empila du bois sec, vestige d’un vieux cabanon qu’il avait démantelé plus tôt, et alluma un feu dont les flammes timides commencèrent à danser, repoussant l’obscurité grandissante. L’odeur du bois brûlé se mêlait à celle de la terre humide, et le crépitement du feu offrait un semblant de réconfort dans ce monde ravagé. Nanoh releva la tête, scrutant les silhouettes des autres survivants qui s’affairaient encore ou erraient sans but, et d’une voix claire, il lança : « Hé, vous tous ! Le feu est prêt. Si vous n’avez plus rien à faire, venez vous poser un moment. La nuit va être longue, autant se serrer les coudes et parler un peu. »
Il s’assit près des flammes, laissant leur chaleur apaiser ses muscles endoloris, un sourire nostalgique aux lèvres. « Avant tout ça, j’étais développeur informatique, dans une grande ville du sud. La vie était belle, vous savez ? Les rues pleines de monde, les cafés qui sentaient le pain frais, le bruit des klaxons… J’avais un appart, un boulot qui me passionnait moyennement, des soirées avec des amis. Tout ça semble si loin maintenant. » Il marqua une pause, fixant les flammes, puis releva les yeux vers les autres, les invitant d’un geste. « Et vous, c’était quoi votre vie d’avant ? Racontez, ça nous changera les idées avant que les zombies ne viennent nous tenir compagnie. »
Une femme prit la parole, tirant doucement sur le col de sa veste, son visage s’illuminant à la lueur du feu. « Moi ? Pas certaine que ça vous intéresse… J’étais taxidermiste : la personne qu’on appelle pour préserver les corps de la décomposition ! R’marquez, c’est pas si différent aujourd’hui… Je veillerai à ce que l’on reste vivants aussi longtemps que possible – même dans la mort ! » Elle se tut, le feu crépitant à nouveau. Quelqu’un toussa. Une autre âme prit la parole.
Vint Alhazred, ses yeux noirs hallucinés brillant à la lueur des flammes. Il s’assit sur une bûche et retira son turban pour essuyer la sueur perlant à son front. Il prit une grande rasade d’eau à la gourde qui pendait à sa ceinture. « Y fait une chaleur… Ça me rappelle ces étés torrides, avant les évènements, quand j’étais encore prof au service de la République… Je crois que c’est à peu près à cette époque que je suis devenu fou. » Il reprit une gorgée, se rendit compte que sa gourde était vide et la jeta au feu. « Et puis il y a eu les évènements… Ça a été horrible, tous mes élèves sont devenus des zombies… Remarquez, pour certains d’entre eux, je n’ai pas vraiment vu la différence par rapport à avant. »
Nanoh éclata d’un rire franc, les yeux écarquillés par la surprise face à la taxidermiste. « Taxidermiste ? Ça, c’est pas banal ! Préserver les corps, hein ? J’avoue, c’est presque poétique vu notre situation. Et ce petit côté “je vous garderai en vie… ou au moins présentable dans la mort”, franchement, respect ! » Il secoua la tête, amusé, et tendit une branche vers le feu pour raviver les flammes. « T’as dû voir des trucs sacrément étranges dans ton boulot, non ? Faudra nous raconter une ou deux anecdotes quand on aura moins les zombies sur le dos. »
Puis, son attention se tourna vers Alhazred, dont le regard hanté semblait refléter les flammes. « Prof, toi ? » dit-il, haussant un sourcil, mi-intrigué, mi-taquin. « J’imagine les salles de classe, la canicule, les élèves qui roupillent… et toi, déjà à moitié fou, à essayer de leur faire rentrer quelque chose dans le crâne ! » Il pouffa, mais son rire s’adoucit en une expression plus compatissante. « Blague à part, ça a dû être dur de voir tes élèves… changer comme ça. T’as raison, certains devaient déjà avoir l’air de zombies en cours, mais de là à les voir vraiment devenir ça… » Il marqua une pause, sentant le poids de ses mots, puis un sourire malicieux étira ses lèvres. « Remarque, si t’étais prof, t’as dû leur apprendre à marcher en ligne droite, non ? Ça explique pourquoi ces zombies sont si bien organisés pour nous courir après ! » Il lança un clin d’œil à l’assemblée, ravivant les flammes d’un geste nonchalant.
Après avoir écouté discuter ses nouveaux companions pendant un moment, Nanoh se leva, époussetant la poussière de ses vêtements, son sourire encore accroché aux lèvres malgré la fatigue qui pesait sur ses épaules. Il jeta un dernier regard au groupe réuni autour du feu, leurs visages éclairés par les flammes vacillantes, chacun portant les marques d’un monde brisé mais d’une résilience farouche. Avec un signe de la main, il s’éloigna vers les barricades de fortune, ses pas crissant sur le sol jonché de débris. Les portes grinçaient sous ses efforts pour les verrouiller, un son rauque qui semblait répondre aux grognements lointains des zombies tapis dans l’obscurité. Une fois la tâche accomplie, il revint près du feu, s’adossa à un mur effrité et ferma les yeux, prêt à grappiller quelques heures de sommeil avant l’assaut inévitable. La nuit s’étendait, lourde et menaçante, mais pour l’instant, les éclats de rire et les bribes de souvenirs partagés tenaient encore les ténèbres à distance.