Cela faisait plusieurs jours que je n’avais pas touché à mon journal, les pages vierges restant closes sous la poussière de ma tente. Le camp, autrefois vibrant d’une fragile camaraderie, s’était enfoncé dans un silence oppressant, chaque jour alourdi par des pertes qui nous laissaient le souffle court. Trop de choses s’étaient passées, trop vite, et le simple fait de tenir un stylo semblait futile face à la tempête qui nous engloutissait. Les mots, comme nos espoirs, s’étaient faits rares, et je n’avais ni le temps ni le cœur de les coucher sur le papier jusqu’à ce soir, où l’obscurité semble enfin m’accorder un moment pour respirer, pour écrire, pour me souvenir.
Il y a deux jours, Rbinou est tombée. C’était pendant une attaque nocturne, une de ces vagues de zombies qui déferlent désormais avec une sauvagerie croissante. Elle montait la garde, fidèle à son poste, sa silhouette menue défiant l’obscurité avec cette audace maladroite qui la caractérisait. Nous avions tous entendu les grognements, plus nombreux, plus proches, mais avant que quiconque puisse atteindre les barricades, les cris s’étaient tus. Lorsque nous l’avons trouvée, il ne restait que son écharpe déchirée, tachée de sang, et un silence qui nous a tous frappés comme un coup de poing. Rbinou, avec son rire taquin et sa manie de plaisanter sur les « gros chats mignons », nous avait fait promettre, quelques jours plus tôt, de veiller sur ses chats si jamais… Elle n’avait pas fini sa phrase, mais nous savions. Ses félins, désormais blottis dans la tente d’Ellie, semblent porter son absence comme une ombre, leurs yeux luisants cherchant une maîtresse qui ne reviendra pas.
Hier, ce fut Halphar. Pas les zombies, cette fois, mais le désert lui-même, ce monstre impitoyable qui dévore les imprudents. Il était sorti sous un soleil de plomb, déterminé à ramener de l’eau pour le camp. L’eau ne manquait pas, ironiquement, mais la chaleur et la fatigue l’ont brisé. Il s’est effondré à quelques kilomètres, son corps cédant à la déshydratation avant que quiconque puisse le rejoindre. Quand nous l’avons retrouvé, ses lèvres craquelées et ses yeux fixes semblaient accuser le ciel. Nous l’avons ramené en silence, creusant une tombe sommaire sous les regards lourds des survivants. Il n’y avait pas de mots, juste le bruit des pelles raclant le sable, et le poids d’une perte de plus.
Et puis, la nuit dernière, Alwirge. Une autre garde, une autre brèche dans nos défenses. Les barricades, que nous renforçons jour après jour, commencent à ployer sous les assauts incessants. Alwirge, qui avait survécu de justesse à son expédition quelques jours plus tôt, n’a pas eu cette chance cette fois. Les zombies étaient trop nombreux, leurs griffes et leurs mâchoires brisant le bois et la chair avec une égalité terrifiante. Nous n’avons eu le temps ni de crier, ni de pleurer. Son corps a été emporté avant l’aube, ne laissant qu’un écho de sa voix tremblante dans nos mémoires. Le camp, déjà meurtri, s’est refermé sur lui-même, chaque regard évitant l’autre, comme si reconnaître la douleur la rendrait plus réelle.
Aujourd’hui, l’ambiance est lourde, presque suffocante. Les survivants parlent à peine, leurs gestes mécaniques, leurs yeux hantés par la peur de la prochaine nuit. Les zombies, en meutes de plus en plus imposantes, rôdent à la lisière du camp, leurs grognements formant une litanie funèbre qui nous suit même dans nos rêves. Presque personne ne s’aventure plus dehors, les ruines autrefois prometteuses semblant désormais trop lointaines, trop risquées. Ce soir, j’ai pris ma place près du feu, ma guitare entre les mains, et j’ai joué un morceau, une vieille mélodie de mon île. Mais le cœur n’y était pas. Les notes sonnaient creuses, comme si elles savaient qu’elles ne pouvaient chasser l’ombre qui nous enveloppe. Je pensais à Rbinou, à sa promesse, à ses chats. À Halphar, à Alwirge. À ce que nous perdons chaque jour.
Je suis rentré dans ma tente, Francis à mes côtés, son ronronnement un maigre réconfort. Le rat géant, toujours là, grignote un coin de planche, et je me surprends à l’observer, presque envieux de son insouciance. J’ai fermé les portes ce soir, comme toujours, mais chaque claquement du verrou semble sceller un peu plus notre isolement. Demain, nous continuerons, parce que c’est tout ce que nous savons faire. Mais ce soir, je m’assieds avec mon journal, enfin, pour écrire ces mots, pour graver quelque part que Rbinou, Halphar et Alwirge étaient là, qu’ils ont lutté, qu’ils ont rêvé, eux aussi. Et je me fais une promesse silencieuse : veiller sur les chats de Rbinou, comme elle l’aurait voulu, et continuer, pour eux, pour nous, pour ce qu’il reste d’espoir.
Bonus: La chanson de Hervé
Le camp, enveloppé dans l’ombre pesante d’une nuit sans fin, semblait suspendu dans une attente silencieuse, les barricades frémissant sous le souffle lointain des zombies. Les derniers jours, marqués par la perte de Rbinou, Halphar et Alwirge, avaient laissé les survivants dans un silence lourd, leurs cœurs alourdis par le deuil. Pourtant, ce soir, autour du feu mourant, Nanoh sentit l’élan de briser cette chape de tristesse. Sa guitare usée sur les genoux, il pensa à Hervé, ce survivant improbable dont la chance absurde et la maladresse légendaire arrachaient parfois des sourires au camp. Un éclat d’humour dans l’obscurité, voilà ce dont ils avaient”?>
System: avaient besoin. Il gratta les cordes, laissant naître une chanson légère, presque taquine, pour ramener un peu de vie aux âmes épuisées autour des flammes.
**Chanson : Hervé le Veinard**
**Couplet 1**
Hervé, le gars qu’a pas d’bol mais qui s’en sort,
Il trébuche, il glisse, il esquive la mort.
Il court dans l’désert, un zombie au cul,
Tombe dans un trou, mais l’monstre l’a pas vu.
La nuit dernière, il a renversé son café,
Sur un rôdeur qui s’est brûlé, paniqué !
**Refrain**
Oh, Hervé le Veinard, t’es un sacré cas,
Tu danses avec la mort, mais t’y passes pas !
Par chance ou maladresse, t’es toujours debout,
Hervé le Veinard, t’es l’roi des filous !
**Couplet 2**
Il voulait ram’ner une planche, mais il s’est paumé,
S’est cogné l’front sur un vieux poteau rouillé.
Le bruit a fait fuir trois zombies affamés,
Hervé, lui, riait, l’nez en sang, hébété.
Il a marché sur son briquet, l’a fait tomber,
Mais l’feu s’est allumé, les zombies ont cramé !
**Refrain**
Oh, Hervé le Veinard, t’es un sacré cas,
Tu danses avec la mort, mais t’y passes pas !
Par chance ou maladresse, t’es toujours debout,
Hervé le Veinard, t’es l’roi des filous !
Les dernières notes s’évanouirent dans la nuit, comme des étincelles emportées par le vent. Les survivants, d’abord figés dans leur silence, laissèrent échapper quelques rires fatigués, leurs visages s’adoucissant à l’évocation d’Hervé, ce maladroit béni des dieux.