J14 – Baroud d’honneur

Le camp n’était plus qu’un squelette vacillant, ses barricades réduites à des amas de planches fissurées et de métal tordu, clouées à la hâte dans une tentative désespérée de repousser les hordes nocturnes. Le sable, porté par un vent sec, s’infiltrait dans chaque crevasse, comme si le désert lui-même cherchait à réclamer ce qui restait de leur refuge. Dans la lumière crue du matin, FalconCooper grimpa sur le scrutateur, une tour de fortune faite de poutres et de cordes usées, grinçant sous son poids. Ses yeux, plissés contre l’éclat du soleil, scrutèrent l’horizon, et son cœur se serra lorsqu’il repéra un nuage de poussière au loin, un présage sinistre d’une horde plus massive que tout ce qu’ils avaient affronté. La nuit précédente avait été un cauchemar : les défenses, rafistolées avec des moyens dérisoires, avaient tenu par un miracle de volonté, mais le coût était lourd. Le camp, bien que meurtri, vibrait encore d’une vie fragile, portée par les survivants – Naath, GwenTanamus, Youn, Ellie, Iamnotfilou, Akina, Zeakio, asus95, meliconi, Lisaaa, Boudathor, Senja, Sawyer, et Zbooby – tous unis par un mélange d’espoir tenace et de désespoir grandissant. Mais la menace s’amplifiait, une vague de zombies, une marée de chairs mortes, approchait, prête à engloutir ce qui restait de leur monde.

FalconCooper descendit du scrutateur, ses bottes soulevant des volutes de sable, son visage grave marqué par des cernes profonds. Les survivants s’étaient rassemblés près du puits central, un cercle disparate de silhouettes voûtées, leurs vêtements déchirés et leurs regards hantés. Zeip, les mains calleuses posées sur une caisse, brisa le silence, sa voix rauque vibrant d’une urgence contenue. « On n’a plus rien pour tenir, » dit-il, ses yeux scrutant chaque visage, comme pour y puiser du courage. « Les barricades sont en miettes. Sans matériaux, on ne passera pas une nuit de plus. Il faut sortir, fouiller, ramener ce qu’on peut. » Un murmure inquiet parcourut l’assemblée. Sortir signifiait s’aventurer dans un désert infesté, où les zombies rôdaient en meutes toujours plus nombreuses, leurs grognements résonnant comme une litanie funèbre. Rester, cependant, équivalait à attendre la mort, cloîtrés derrière des murs qui s’effritaient. Naath, les bras croisés, fronça les sourcils. « C’est du suicide, Zeip. Tu l’as vu, le nuage. Ils sont des centaines. » Ellie, triturant un bout de tissu, ajouta d’une voix tremblante : « Mais si on reste, on est foutus aussi. On n’a plus assez de planches, plus assez de vis. » Senja, adossée à un mur, haussa les épaules, un sourire amer aux lèvres. « Alors quoi ? On choisit comment crever ? »

La discussion s’enflamma, les voix s’entremêlant dans un mélange de peur et de détermination. Zeip, les mâchoires serrées, leva une main pour calmer le tumulte. « On n’a pas le choix. On sort, ou on meurt ici. Qui vient ? » Un silence pesant s’installa, chaque regard fuyant l’autre, conscient du danger. Zeip, son visage durci par la résolution, se redressa. « J’y vais. » Sa voix, bien que ferme, portait une nuance de défi, comme s’il testait le destin lui-même. Les survivants échangèrent des coups d’œil, leurs respirations suspendues. Nanoh, le cœur noué, sentit une impulsion monter en lui. Il avait partagé trop d’épreuves avec Zeip – des nuits à clouer des planches, des fous rires autour du feu, des moments où leurs regards s’étaient croisés, scellant un lien plus fort que le sang. « Je viens avec toi, » déclara-t-il, sa voix claire malgré la peur qui lui tordait les entrailles. Il croisa le regard de Zeip, où dansait une lueur de crainte mêlée de gratitude. « Tu n’y arriveras pas seul. » Zeip hocha la tête, un sourire fugace adoucissant son visage buriné. « Merci. »

Les préparatifs furent rapides, presque frénétiques. Nanoh et Zeip vérifièrent leurs sacs, comptant leurs maigres réserves : une gourde d’eau trouble, des vivres, une chaîne abîmée pour Zeip, un couteau émoussé pour Nanoh. Ellie s’approcha, ses yeux brillants d’inquiétude. « Prenez ça, » dit-elle, tendant une bombe à eau improvisée. « C’est pas grand-chose, mais si vous êtes coincés… » Nanoh la remercia d’un signe de tête, glissant l’objet dans son sac. Youn, silencieuse jusqu’alors, murmura : « Revenez. On a déjà perdu trop des nôtres. » Senja, avec son humour noir habituel, lança : « Si vous trouvez un burger là-bas, ramenez-m’en un. » Un rire nerveux échappa au groupe, brisant un instant la tension. Ils saluèrent leurs compagnons, des amis forgés par le feu du désert, leurs visages gravés dans leurs mémoires. Le ventre noué par l’angoisse de ne jamais les revoir, Nanoh et Zeip prirent la route vers l’ouest, visant un vieux Burger King à moitié effondré, un refuge potentiel et un lieu de fouille prometteur.

Le désert s’étendait devant eux, un océan de sable brûlant ponctué de débris rouillés et d’ossements blanchis. Le Burger King, sa façade délavée et ses vitres brisées, se dressait comme un vestige d’un monde oublié, son enseigne penchée comme un arbre mort. Ils pénétrèrent à l’intérieur, leurs pas crissant sur des tessons de verre et des emballages fossilisés. Ils fouillèrent méthodiquement, leurs mains s’activant parmi les comptoirs éventrés et les piles de gravats. Une tôle rouillée, maladroitement dégagée, s’effondra dans un fracas métallique qui résonna comme un coup de tonnerre. Dehors, des grognements gutturaux s’élevèrent, un chœur sinistre de zombies affluant, attirés par le bruit. Nanoh et Zeip se jetèrent derrière un comptoir, leurs cœurs battant à tout rompre, leurs souffles retenus. À travers les vitres fendillées, ils virent des silhouettes décharnées s’agglutiner, leurs yeux vides luisant dans la lumière déclinante. Ils étaient en sécurité, pour l’instant, mais piégés.

Nanoh saisit la radio, ses doigts tremblants sur le bouton. « On est coincés dans le Burger King, » murmura-t-il, sa voix ferme malgré la peur. « Des zombies partout. On reste planqués, on essayera de rentrer demain. Prenez soin de vous. » Un long silence répondit, puis la voix d’Ellie, brisée par l’angoisse, s’éleva. « Soyez prudents. Revenez-nous. » Naath ajouta, d’un ton presque implorant : « Tenez bon. On a besoin de vous. » Senja, fidèle à elle-même, glissa : « Si vous crevez, je prends vos parts d’eau. » Un sourire fugace traversa le visage de Nanoh, mais l’inquiétude l’emporta. Ils barricadèrent les entrées, entassant tables renversées, chaises cassées et planches arrachées, leurs mains s’écorchant sur le métal rouillé. Assis dans l’obscurité, la radio allumée en fond, ils partagèrent un moment de répit, leurs voix basses évoquant leurs vies d’avant. Zeip parla de son rêve de restaurer une vieille moto, de rouler sans but sous un ciel libre. Nanoh raconta son projet de jeu vidéo, un monde d’évasion qu’il n’avait jamais fini. Ces souvenirs, fragiles mais précieux, étaient un rempart contre la peur.

Mais la nuit apporta l’horreur. La radio grésilla soudain, un cri déchirant perçant l’éther. C’était Ellie, sa voix brisée par la panique, barricadée avec Boudathor dans le vieux temple des âmes. « Ils sont entrés ! Les zombies… ils frappent la porte ! » Les coups sourds résonnaient à travers la radio, chaque impact un poignard dans le cœur de Nanoh et Zeip. Nanoh, qui avait lui-même cloué les planches de cette porte, savait qu’elle ne tiendrait pas. Les hurlements d’Ellie, mêlés à ceux de Boudathor, s’élevèrent, suppliant, terrifiés. « Adieu, » murmura Ellie, sa voix s’éteignant dans un sanglot. Le fracas de la porte s’effondrant retentit, suivi d’un silence insoutenable. Zeip, les mains tremblantes, coupa la radio, ses yeux brillants de larmes qu’il refusait de laisser couler. « On peut pas écouter ça, » souffla-t-il, sa voix brisée. Nanoh, figé, sentit une vague de désespoir l’envahir. Ils restèrent immobiles, incapables de dormir, l’horreur de cette nuit gravée dans leurs âmes, le poids de leurs amis perdus – Naath, Youn, GwenTanamus, Iamnotfilou, Akina, Zeakio, asus95, meliconi, Lisaaa, Boudathor, Senja, Sawyer – écrasant leurs cœurs.

L’aube suivante se leva, pâle et froide, sur un désert silencieux. Nanoh et Zeip, les traits tirés, reprirent leurs fouilles sans conviction, avançant un kilomètre au nord, cherchant un miracle dans les décombres. Ils trouvèrent une caisse de matériel, une bombe à eau improvisée au prix d’une ration, mais chaque objet semblait dérisoire face à la perte. Zeip, consumé par une rage muette, se mit à attaquer chaque zombie solitaire qu’il croisait, au mépris de leur sécurité. Sa vieille chaîne rouillée s’abattait avec une fureur désespérée, le métal grinçant contre les os. Lorsqu’elle se brisa, il saisit son lance-pile, fracassant un crâne d’un coup précis, puis plongea la main dans la bouillie sanglante pour récupérer sa munition, ses yeux brillants d’une colère qui masquait son chagrin. « Pour eux, » grogna-t-il, sa voix tremblante. Nanoh, incapable de rester en arrière, se joignit à lui, leurs coups portés par une vengeance brute, un défi hurlé au destin qui leur arrachait tout. « Pour Rbinou, pour Ellie, pour tous les autres, » murmura Nanoh, son couteau s’enfonçant dans un zombie avec une rage qu’il ne reconnaissait pas.

Ce soir-là, ils revinrent au Burger King, leurs corps épuisés, leurs esprits engourdis par la douleur. Barricadés à nouveau, ils s’assirent dans l’obscurité, partageant un rire amer, presque libérateur, en repensant aux moments de camaraderie – les chansons de Zeip autour du feu, les taquineries d’Ellie sur les « gros chats mignons », les plaisanteries de Senja qui arrachaient des sourires même dans les pires moments. « Tu te souviens quand Rbinou a essayé de dresser ce rat géant ? » dit Zeip, un sourire triste aux lèvres. « Elle disait qu’il serait le prochain Francis. » Nanoh rit doucement. « Elle aurait adoré voir ça. » Ces souvenirs, fragiles mais précieux, étaient tout ce qui leur restait.

Mais la nuit, impitoyable, ne leur laissa pas de répit. Des grognements gutturaux brisèrent le silence, et des zombies forcèrent l’entrée, leurs griffes raclant le sol crasseux du fast-food. Nanoh et Zeip se levèrent d’un bond, dos à dos, leurs armes improvisées en main. Ils se battirent avec une rage désespérée, sans plus craindre la morsure, chaque coup un cri pour leurs amis perdus. Mais un instant d’inattention scella le destin de Nanoh : une main putréfiée l’agrippa par l’épaule, et avant qu’il ne puisse se dégager, des dents s’enfoncèrent dans sa chair, déchirant muscles et tendons. Il s’effondra, le sang s’échappant en ruisseaux sombres, sa vision s’obscurcissant. Zeip, pris d’une fureur inhumaine, rugit comme une bête. Sa chaîne brisée devint une arme de destruction, et il trancha presque un zombie en deux, le métal s’enfonçant dans la chair pourrie avec un craquement écœurant. Les autres reculèrent, momentanément repoussés par sa rage.

Zeip s’agenouilla près de Nanoh, dont le souffle s’amenuisait, son visage pâle éclairé par la lueur pâle d’une lampe brisée. « T’en vas pas, s’il te plait, » murmura Zeip, sa voix brisée par l’émotion. Nanoh, un sourire faible sur les lèvres, tendit une main tremblante. « On s’est bien battus, hein ? » dit-il, sa voix à peine audible. « Je t’attendrai aux portes du Valhalla. Promets-moi… prends soin de Francis. » Zeip serra sa main, les larmes qu’il retenait depuis des jours roulant enfin sur ses joues. « Promis, » souffla-t-il. Nanoh ferma les yeux, son dernier souffle s’échappant dans un soupir, laissant Zeip seul dans l’obscurité.

Zeip resta immobile, le poids du deuil menaçant de l’écraser. Son regard, perdu dans la pénombre, tomba sur un objet incongru : une vieille conque en plastique, un jouet d’enfant abandonné dans un coin, vestige d’un menu de fast-food d’un autre temps. Une impulsion, née du désespoir et de la defiance, le poussa à la ramasser. Il sortit du Burger King, seul face à l’obscurité, le sable crissant sous ses bottes. Les zombies, attirés par le mouvement, convergeaient déjà, leurs grognements emplissant l’air comme une tempête. Zeip porta la conque à ses lèvres et souffla, un son grave et discordant résonnant dans le désert, un défi lancé à la mort elle-même. La horde répondit, des centaines de silhouettes décharnées fondant sur lui, leurs griffes luisant sous la lune.

Zeip se battit comme un titan, chaque coup un hommage à ses amis tombés. Il fracassa des crânes avec un tuyau arraché d’un mur, trancha des membres avec un éclat de verre, repoussa la marée avec une rage qui semblait défier la nature même de la mort. Le sang et la chair pourrie maculaient ses vêtements, son souffle rauque ponctuant chaque mouvement. Il était un phare dans l’obscurité, un dernier éclat de résistance face à l’inévitable. Mais ses forces s’amenuisèrent, ses bras tremblant sous le poids de l’épuisement. À bout de souffle, il tomba à genoux, la conque glissant de ses mains, son regard fixé sur l’horizon. Les zombies se rapprochaient, leurs grognements un chœur funèbre, mais alors, une lueur perça l’obscurité.

Sur le toit d’un préau de parking, deux yeux brillants scintillaient, fixant Zeip avec une curiosité féline, innocente et bienveillante. Il reconnut instantanément Francis, le chat de Nanoh, grassouillet et indomptable, perché là-haut, indemne. Dans ce regard, Zeip trouva une quiétude inattendue, une paix fragile au milieu du chaos. Francis, survivant improbable, porterait l’histoire de leur lutte, de leurs rires, de leurs espoirs brisés. Zeip sourit, un sourire doux et résigné, ses forces l’abandonnant. « Longue vie à toi, Francis » murmura-t-il, sa voix s’éteignant. Les zombies l’engloutirent, leurs griffes et leurs dents mettant fin à sa bataille. Mais dans ce dernier instant, sous le regard de ce chat, Zeip sut que leur histoire ne mourrait pas. Francis, témoin silencieux, resterait le témoin de l’épopée de ceux qui s’étaient battus jusqu’au bout, sous la lune en orbite funeste au dessus d’un monde brisé.