J8 – Une journée type

[i]Jour 8. Le désert s’étendait sous un ciel d’un bleu brutal, un éclat si vif qu’il semblait railler la fragilité de leur ville de fortune, un assemblage précaire de tôles et de planches. Nanoh avait passé la journée au chantier, ses mains calleuses enfonçant des clous dans des poutres disjointes, empilant des plaques de métal rouillé pour renforcer les barricades qui frémissaient chaque nuit sous les griffes des zombies. La sueur traçait des rigoles dans la poussière collée à sa peau, chaque coup de marteau résonnant comme un acte de défi face à l’apocalypse. Autour de lui, la ville bourdonnait d’une énergie brute : Sanom, son casque de guerrier luisant sous le soleil, charriait des madriers avec une force posée ; Boudathor, méticuleuse, préparait des potions chamaniques pour nous protéger des âmes perdues, en murmurant des incantations au hasard. L’air vibrait d’une détermination collective, un mélange de fatigue et d’espoir, chaque effort un rempart contre les hordes présentes dehors.

[i]Le chantier avançait bien, les plans rapportés la veille intégrés pour consolider les palissades. Nanoh, entre deux planches, jetait des regards à Francis, perché sur un tas de bois, ses yeux perçants scrutant le chaos organisé en contrebas. À midi, les survivants s’accordèrent une pause, partageant une gourde d’eau tiède et un pain dur comme du béton. Les rires, brefs mais précieux, éclataient comme des étincelles: Nos survivant jouaient à un jeu bizarre de dé simulant une roulette russe imaginaire, en comptant méticuleusement les points.

[i]En fin de journée, alors que le ciel s’embrasait d’or et de pourpre, Nanoh rangeait ses outils quand un appel crépita à la radio. C’était Ellie, sa voix essoufflée mais déterminée, à un kilomètre de la ville. « J’ai trouvé du matos lourd – des planches, du métal –, mais je suis crevée, j’ai besoin d’un coup de main pour ramener ça. » Nanoh n’hésita pas. Il saisit un sac, puis s’élança dans le désert, ses bottes soulevant des nuages de sable. La distance était courte, et le chemin était plutôt sûr. Il trouva Ellie près d’un tas de débris, adossée à une pile de planches, le visage rouge de fatigue, ses cheveux collés par la sueur. « T’as fait vite, » lança-t-elle, un sourire fatigué aux lèvres. « J’allais pas te laisser galérer, » répondit Nanoh, hissant une planche sur son épaule. Ensemble, ils chargèrent le matériel, Ellie grognant sous le poids mais plaisantant : « Si j’avais su, j’aurais demandé à Sanom, il aurait porté tout ça d’une main ! » Nanoh ricana. « Ouais, mais t’as eu moi, alors fais avec. » Ils prirent le chemin du retour, leurs pas lourds mais rythmés par une camaraderie silencieuse, le désert s’assombrissant autour d’eux.

[i]De retour à la ville, ils déposèrent le matériel au chantier, accueillis par des hochements de tête approbateurs. Boudathor, qui triait des outils, lança : « Bon boulot, vous deux. Ça va nous aider. » Sanom, imposant dans son casque, ajouta d’une voix grave : « Pas mal, Ellie, mais la prochaine fois, prends un chariot. » Ellie lui tira la langue, riant. « Et toi, porte ton casque moins serré, ça te rend grognon ! » Nanoh, épuisé, s’assit près du foyer central, où les flammes dansaient sous un ciel étoilé. La ville s’animait doucement, les survivants se rassemblant pour planifier la nuit. Ellie s’installa à côté de lui sur une caisse branlante, essuyant la poussière de son visage. « Bon, » dit-elle, brandissant une gourde comme un trophée, « on a mérité un moment de pause, non ? » Francis, tapi près de Nanoh, leva ses yeux brillants, captant la lueur du feu, et une conversation s’amorça, un instant volé à l’apocalypse.

[i]« Alors, Nanoh, t’as survécu au chantier sans t’écraser un doigt ? » lança Ellie, un sourire en coin. Nanoh ricana, grattant la tête de Francis, qui ronronna doucement. « Je suis un pro du marteau, Ellie. C’est toi qui galérais avec tes planches, là-bas. » Elle lui donna un coup d’épaule, renversant un peu d’eau de sa gourde. « Hé, j’ai porté ma part, okay ? T’as vu le poids de ces tôles ? Je mérite une médaille ! » Nanoh haussa les épaules, amusé. « Une médaille ? T’auras un clou tordu, au mieux. » Ellie éclata de rire, s’adossant à la caisse. « T’es dur en affaires. Dis, t’as déjà eu ce truc, genre… un souvenir qui te revient, mais t’es pas sûr si c’était un rêve ? » Nanoh fixa les flammes, songeur. « Ouais. Des fois, j’vois des trucs… un combat, une voix. C’est flou, mais ça cogne fort. Et toi ? »

[i]Ellie soupira, ses yeux suivant les étincelles du feu. « Moi, j’revois mon salon. J’étais toiletteuse pour animaux, tu savais ? Des chiens qui aboient, des chats qui me snobent. J’avais un petit local, avec des clients réguliers. Il y avait ce vieux labrador, Rollie, qui venait tous les mois. Il me faisait la fête comme si j’étais sa meilleure pote. » Elle sourit, mélancolique. « Ça me manque, ce genre de moments. Les animaux, ils te jugent pas, tu vois ? » Nanoh hocha la tête, surpris. « Toi, toiletteuse ? Je t’imagine bien en train de négocier avec un chat têtu. » Ellie pouffa. « Oh, crois-moi, j’ai eu des duels épiques. Mais j’adorais ça. Et toi, Nanoh ? C’était quoi, ta vie d’avant ? »

[i]Nanoh fixa le feu, les flammes dansant dans ses yeux. « J’étais développeur informatique. Je bossais sur un site pour les élagueurs, un truc pour gérer leurs interventions sur les lignes électriques. C’était… carré, assommant. » Il marqua une pause, un sourire amer aux lèvres. « Sur mon temps libre, je développais un jeu. Un petit robot qui avait perdu la mémoire, errant dans un vaisseau en ruines pour retrouver qui il était. Ironique, non ? » Ellie siffla, « Un jeu ? T’es un créatif, alors ! Il était comment, ton robot ? » Nanoh rit doucement. « Petit, mignon, avec des circuits qui clignotaient. Je donnerais tout pour un ordi portable, juste pour reprendre ce projet. » Il baissa les yeux vers Francis, qui l’observait avec intensité. « Maintenant, j’ai juste ce gars-là pour me tenir compagnie. »

[i]Ellie se pencha, grattant Francis sous le menton, ce qui lui valut un ronronnement approbateur. « Il est spécial, ton Francis. Il a ce regard, comme s’il savait des trucs qu’on ignore. L’autre jour, il m’a suivi pendant que je fouillais, genre mon garde du corps personnel. » Nanoh sourit, imaginant la scène. « Ça, c’est Francis. Toujours là où on l’attend pas. T’as dû lui plaire, il est difficile. » Ellie leva un sourcil, taquine. « Oh, je suis flattée. Mais s’il me snobe, je lui rappelle qui ramène les planches, hein. » Nanoh éclata de rire, attirant les regards amusés des survivants autour.

[i]La conversation s’éteignit doucement, les flammes du foyer s’affaiblissant à mesure que la nuit s’alourdissait. Ellie tapa l’épaule de Nanoh avant de se lever. « Allez, va dormir, t’as une tête de zombie. » Nanoh sourit, regardant Francis, dont les yeux scintillaient comme des étoiles. « Bonne nuit, Ellie. Merci pour le coup de main… et la discussion. » Elle s’éloigna, lançant un dernier « Dors bien, charpentier ! » par-dessus son épaule. Nanoh regagna son taudis, son corps endolori. Francis s’installa contre lui, son ronronnement emplissant le silence. Il sombra vite dans un sommeil profond, bercé par les échos des discussions des derniers veilleurs.