Nous étions la nuit du quatorzième jour. Le grondement de la horde s’amplifiait, un roulement infernal qui semblait faire vibrer les murs de la ville, un assemblage fragile de tôles et de planches dressé contre l’apocalypse. Nanoh, posté sur la muraille, sentait son cœur cogner dans sa poitrine, chaque battement rythmé par le tumulte approchant. À ses côtés, les neuf autres veilleurs – GwenTanamus, Bouda, Youn, Zeakio, Balicorne, deuG, Sanom, PandiPanda – formaient une ligne tendue, leurs silhouettes éclairées par la lune blafarde. Les armes, modestes mais affûtées, scintillaient dans leurs mains : couteaux ébréchés, canifs, tournevis, chaînes rouillées. Nanoh serrait son couteau, la lame froide mordant sa paume, tandis que le lance-piles à sa ceinture bourdonnait doucement, prêt à cracher ses projectiles. Le nuage de poussière, désormais visible, roulait vers eux, une marée de plus de deux mille zombies, leurs grognements gutturaux mêlés au crissement de leurs pas traînants. Le sol tremblait, et avec lui, la résolution des veilleurs, mais aucun ne recula.
Les premières créatures émergèrent de la brume, leurs visages décomposés luisant d’une lueur malsaine sous la lune. « Ils arrivent ! » cria Zeakio, sa voix tranchant l’air glacé. Nanoh plissa les yeux, repérant les mouvements désordonnés de la horde. Les zombies, une masse chaotique de chairs putréfiées, se pressaient contre les barricades, leurs griffes raclant le bois dans un grincement sinistre. Sanom, imposant dans son casque de guerrier, abattit sa massue sur le premier qui tenta d’escalader, le crâne éclatant comme une céramique brisée. « Tenez vos postes ! » rugit-il, sa voix couvrant le vacarme. Nanoh plongea son couteau dans l’œil d’un zombie qui s’agrippait au mur, le repoussant d’un coup de pied. À sa gauche, GwenTanamus, agile, dansait entre les assaillants, son canif frappant avec une précision mortelle. À sa droite, PandiPanda, silencieuse mais féroce, enfonçait un tournevis dans les tempes des créatures, son visage crispé par la concentration.
Pendant des heures, la bataille fit rage, une danse macabre sous un ciel indifférent. Les veilleurs, galvanisés par l’alcool brûlant partagé avant l’assaut, tenaient bon, leurs cris de défi se mêlant aux grognements des morts-vivants. Nanoh, le souffle court, alternait entre son couteau et son lance-piles, chaque éclair bleu illuminant la nuit, chaque coup porté trempé de sueur et d’adrénaline. Mais vers deux heures du matin, un craquement sinistre déchira l’air. « Brèche ! » hurla Bouda, pointant l’angle sud-est de la muraille, où une planche avait cédé sous la pression d’une vague de zombies. La horde s’engouffra, une marée de griffes et de dents, menaçant d’envahir la ville endormie. « Avec moi ! » cria HuangZhang, surgissant du scrutateur pour coordonner la défense. Nanoh, Zeakio, et Sanom sprintèrent vers la brèche, leurs armes prêtes, tandis que les autres veilleurs contenaient la horde sur les murs.
La brèche était un chaos pur. Plus de six cents zombies, une masse grouillante, s’y pressaient, leurs corps s’écrasant les uns contre les autres dans une frénésie aveugle. Nanoh plongea dans la mêlée, son couteau tailladant à l’instinct, chaque coup porté avec une rage primal. Un zombie, ses mâchoires claquant à quelques centimètres de son visage, le fit trébucher, mais Zeakio, rapide, fracassa son crâne d’un coup de chaîne. « Reste avec moi, Nanoh ! » grogna-t-il, tirant son ami sur ses pieds. Sanom, tel un colosse, repoussait les créatures à coups de masse improvisée, ses grondements rivalisant avec ceux de la horde. HuangZhang, méthodique, dirigeait les efforts, hurlant des ordres par-dessus le tumulte : « Bouchez la brèche ! Planches, maintenant ! » Youn et Balicorne, bravant la marée, traînaient des poutres pour colmater le trou, leurs visages ruisselants de sueur et de sang – des éraflures, des morsures superficielles, mais aucun ne tombait.
Nanoh sentit une douleur aiguë à l’épaule – une griffe avait entaillé sa chair, un rappel brutal de la mort qui rôdait. Il ignora la brûlure, son lance-piles crépitant pour abattre un zombie qui menaçait PandiPanda, acculée contre un mur. « Merci, » haleta-t-elle, reprenant son souffle avant de plonger à nouveau dans la lutte. Les minutes s’étiraient en heures, chaque seconde une éternité d’acier et de sang. La brèche, enfin, fut colmatée, les planches clouées à la hâte tenant sous les coups frénétiques des zombies. Nanoh, chancelant, rejoignit les autres veilleurs, leurs visages maculés de poussière et de fluides noirs. Quelques blessures marquaient leurs corps – une entaille au bras pour GwenTanamus, une morsure légère à la jambe pour deuG, des éraflures pour Youn et Zeakio – mais tous étaient debout, vivants, leurs regards brûlant d’une fierté farouche.
L’aube perça enfin, un filet de lumière rose chassant la brume et le chaos. La horde, décimée par la furie des veilleurs, s’éparpillait, ses grognements s’éteignant dans le lointain. Nanoh, appuyé contre le mur, le souffle rauque, sentit l’adrénaline refluer, laissant place à une fatigue écrasante. Sanom, son casque cabossé, lui tapa l’épaule, un sourire épuisé aux lèvres. « On a tenu, » grogna-t-il. Zeakio, essuyant son front, ricana faiblement. « Ouais, et ils ont pris une sacrée raclée. » HuangZhang, descendant du scrutateur, rassembla les veilleurs, son regard sévère mais empreint de respect. « Vous avez sauvé la ville, » dit-il simplement, avant de distribuer des bandages et de l’eau. Nanoh, pansant son épaule, croisa le regard de GwenTanamus, qui hocha la tête, un pacte silencieux entre survivants.
La ville s’éveillait lentement, ses habitants émergeant de leurs abris, leurs regards mêlant soulagement et appréhension en voyant les veilleurs encore debout. Ellie, s’approchant du mur, lança à Nanoh : « T’es toujours là, charpentier ? » Il répondit d’un sourire : « Pour l’instant. » Elle distribua des rations, son entrain habituel voilé par une gravité silencieuse. Les veilleurs, réunis près du foyer central, s’assirent en cercle, partageant un repas frugal – pain rassis, conserve insipide – qui, malgré la victoire, avait un goût âpre. Derrière leurs sourires de victoire pesait une vérité sordide : les combats à venir seraient plus féroces, une marée de zombies toujours plus dense, promise à les engloutir un jour ou l’autre. Pourtant, dans leurs yeux fatigués brûlait une flamme tenace, un défi muet à l’inéluctable. Nanoh, l’épaule bandée, sentit cette résolution l’envahir, non pas un espoir naïf, mais une rage de vivre, portée par ses camarades. La ville, blessée mais debout, frémissait sous l’aube pâle, et pour ce matin, leur esprit restait combatif, prêt à affronter l’ombre grandissante.