Jour 18. La ville, un îlot précaire de planches et de tôles, semblait défier l’apocalypse par la seule force de ses habitants. Ces trois derniers jours, Nanoh avait vu ses compagnons se relayer sur les murs, chaque nuit marquée par une nouvelle brèche, chaque assaut repoussé par un miracle tenace. Aucun n’était tombé, un fait qui semblait presque agacer Boudathor, la grande chamane, dont le rôle d’accompagner les âmes s’était mué en une frustration silencieuse. Elle s’était repliée sur les chantiers, orchestrant les travaux avec une ferveur maternelle, veillant sur chacun comme une gardienne infatigable. Nanoh, lui, s’était jeté dans les projets collectifs : Muraille Évolutive, catapulte, champs piégés à l’extérieur des murs… chaque clou enfoncé un acte de résistance, chaque poutre posée un serment de survie. Pourtant, l’extérieur était devenu une mer de zombies, une marée grouillante qui s’étendait jusqu’à l’horizon, rendant les expéditions rares. Seules quelques têtes brûlées – Hightway, Elka, Bisounours – osaient encore braver le désert, revenant avec des ressources maigres mais précieuses.
Ce jour-là, un projet fou avait captivé la ville. Les survivants, dans un élan d’audace ou de défi, s’étaient unis pour ériger une statue imposante : un corbeau de métal et de bois, ses ailes déployées dominant le camp. Dans ce monde brisé, le corbeau était un symbole, un veilleur scrutant les âmes, gardien des intentions, bonnes ou mauvaises. Nanoh, martelant une plaque pour consolider l’édifice, ne s’était pas opposé à l’idée, même si les ressources s’amenuisaient. Le corbeau, dressé sous le ciel gris, semblait insuffler une force brute à la communauté, comme un totem défiant la fatalité. Ce soir, pourtant, l’ambiance était lourde : une attaque d’une ampleur inégalée se profilait, une horde dont le grondement faisait vibrer l’air. Les veilleurs, Nanoh parmi eux, se préparaient, leurs armes – couteaux, tournevis, chaînes – prêtes à mordre. Mais avant l’assaut, la ville s’accorda un répit, un moment volé à l’apocalypse autour du foyer central.
Le feu crépitait, ses flammes dansant sous un ciel lourd, tandis qu’une odeur inattendue emplissait l’air : celle d’un cochon, abattu cet après-midi dans un enclos de fortune, rôti sur une broche improvisée. La graisse grésillait, tombant en gouttes sifflantes dans les braises, et l’arôme, riche et réconfortant, semblait chasser l’ombre des zombies pour un instant. Les survivants s’étaient rassemblés, assis sur des caisses, des planches ou le sol nu, leurs visages éclairés par la lueur chaude. Nanoh, une assiette de tôle cabossée en main, mâchait un morceau de viande, son goût brut et savoureux réveillant des souvenirs d’un monde oublié. Autour de lui, les voix s’entremêlaient, un brouhaha de rires et de discussions qui, pour une soirée, effaçait l’apocalypse.
Ellie, tenant un os qu’elle agitait comme un sceptre, lança à la cantonade : « Franchement, qui aurait cru qu’on boufferait du cochon en pleine fin du monde ? » Hightway, la bouche pleine, répondit avec un sourire : « Moi, j’dis qu’on devrait en trouver un autre. Ce truc, c’est meilleur que toutes les conserves du désert ! » La foule rit, et Sanom, son casque posé à côté de lui, grogna en plaisantant : « Si t’en trouves un autre, Hightway, ramène-le vivant, qu’on l’élève comme roi. » Bisounours, mâchonnant un morceau de viande, ajouta : « Roi des cochons, ça lui irait bien, à Hightway. » Les rires redoublèrent, et Nanoh, amusé, se pencha vers Naath, assise près de lui. « T’as vu ça ? On dirait une soirée entre potes, pas une veille d’attaque. » Naath, son couteau posé sur ses genoux, haussa les épaules, un sourire en coin. « Laisse-les profiter. Si on doit se battre ce soir, autant avoir le ventre plein. »
Boudathor, qui surveillait la cuisson du cochon, se tourna vers le groupe, une lueur douce dans les yeux. « Vous savez, dans mon village, avant tout ça, on faisait des feux comme ça. On parlait, on riait, on oubliait les problèmes. » Elle marqua une pause, distribuant une nouvelle portion. « Ce corbeau, là-haut, il nous regarde. Il nous rappelle qu’on est encore humains. » Zeakio, adossé à une caisse, leva sa gourde d’eau trouble. « À ce corbeau, alors ! Et à nous, qui tenons encore ! » Les autres levèrent leurs verres improvisés, un chœur de voix résonnant dans la nuit.
Boudathor avait préparé à tous de la potions chamanique, qui faisait tourner les têtes et donnait cette sensation si particulière de flotter, en percevant la fine ligne reliant les âmes de vivants entre eux. Nanoh se laissa porter par l’instant, la viande chaude dans sa bouche, les rires dans ses oreilles. « Tu crois qu’il nous juge, ce corbeau ? » demanda-t-il à Ellie, à moitié sérieux. Elle pouffa, essuyant la graisse de ses doigts. « S’il juge, il doit se dire qu’on est des cinglés. Manger du cochon avec une horde dehors ? Faut du culot. »
deuG, d’ordinaire discret, surprit tout le monde en prenant la parole. « Moi, je trouve ça beau. On est là, on partage, on rigole. C’est comme… un doigt d’honneur aux zombies. » Un éclat de rire général accueillit ses mots, et GwenTanamus, essuyant une larme d’hilarité, ajouta : « Bien dit, deuG ! On leur montre qu’on vit, même s’ils veulent nous bouffer. » La conversation dériva, passant des souvenirs absurdes – Hightway jurant qu’il avait vu un zombie porter un chapeau – aux projets fous, comme construire une tour encore plus haute que le corbeau. Nanoh, écoutant, sentit une chaleur l’envahir, non pas du feu, mais de cette communauté improbable. Il croisa le regard de Francis, tapi près de lui, ses yeux brillants reflétant les flammes, et pour un instant, il imagina que le chat approuvait, gardien silencieux de leur humanité.
Mais sous les rires, une vérité pesante planait. La horde, là dehors, était une marée sans fin, et chaque nuit rendait les combats plus féroces, un compte à rebours vers l’inéluctable. Nanoh, mâchant une dernière bouchée, sentit cette réalité s’insinuer, froide et implacable. Pourtant, les voix autour de lui, les éclats de rire, la graisse du cochon sur ses doigts, tout cela le ramenait à l’instant présent. « À quoi tu penses, charpentier ? » lança Ellie, le tirant de ses pensées. Il sourit, haussant les épaules. « À rien. Juste… content d’être là, avec vous. » Elle leva sa gourde, un clin d’œil dans les yeux. « À nous, alors. Et à ce cochon, paix à son âme ! » Les rires fusèrent à nouveau, et Nanoh, porté par la chaleur du feu et des voix, sentit son esprit se raffermir. La nuit serait brutale, mais pour l’heure, ils étaient vivants, ensemble, et cela suffisait à nourrir leur combat.
Plus tard dans la nuit, La chaleur du foyer central s’était éteinte, ne laissant qu’un tapis de braises rougeoyantes sous un ciel lourd d’étoiles voilées. La soirée, bercée par les rires, le goût du cochon rôti et l’ivresse légère de la potion chamanique de Boudathor, s’était prolongée plus que de raison. Nanoh, les jambes alourdies par l’alcool et l’épuisement, titubait vers son taudis, l’esprit embrumé par les voix des survivants qui résonnaient encore dans sa tête. La ville, silencieuse à cette heure, semblait retenir son souffle avant l’assaut imminent de la horde, une marée de zombies grondant au loin comme une tempête prête à s’abattre. Les planches des barricades craquaient doucement sous la brise, et l’air portait une odeur de cendre et de métal rouillé, un parfum d’apocalypse.
Alors qu’il longeait un sentier entre les abris, Nanoh s’arrêta net, un frisson lui parcourant l’échine. Deux grands yeux brillants, comme des étoiles tombées du ciel, le fixaient depuis une poutre surplombant le camp. Francis, perché avec une grâce féline, l’observait, son regard empreint d’une sagesse infinie, presque surnaturelle, qui transperça l’ivresse de Nanoh. Avant qu’il ne puisse parler, une voix résonna, chaude et profonde, semblant émaner de partout et de nulle part, mais Nanoh sut, avec une certitude viscérale, qu’elle venait du chat. « C’est bientôt la fin, mon ami. Je serai là quand tu tomberas, je veillerai sur toi et tes amis une fois de plus. » Les mots, lourds de sens, le frappèrent comme un éclair, et Nanoh, déséquilibré par la surprise et la peur, bascula en arrière, tombant lourdement sur le sol sablonneux.
« T-t-tu… tu parles ? » bégaya-t-il, les yeux écarquillés, son cœur battant à tout rompre. « Je suis fou ? Oui ? Non ? C’est quoi ce bordel ? » Francis, immobile, inclina légèrement la tête, ses yeux scintillant d’une lueur amusée. « Non, tu n’es pas fou, » répondit la voix, douce et rassurante, comme un murmure porté par le vent. « Ton esprit est ouvert ce soir, grâce à la potion de Boudathor. J’en profite pour échanger un peu avec toi, voilà tout. » Avec une agilité déconcertante, Francis descendit de la poutre, sautant de taule en taule, ses pattes effleurant à peine le métal. Il s’arrêta près du taudis de Nanoh, sa queue s’agitant doucement, comme une invitation. Nanoh, encore sous le choc, se releva, chancelant, et suivit le chat, poussé par une curiosité mêlée d’effroi.
Dans le taudis, un abri de planches et de tissu rapiécé, la lumière d’une lampe à huile vacillait, projetant des ombres dansantes sur les murs. Francis s’installa sur une caisse, son regard perçant fixé sur Nanoh, qui s’effondra sur sa paillasse, le souffle court. « Ah bah alors, tu choisis bien ton moment pour me faire flipper, toi ! » lança-t-il, mi-amusé, mi-paniqué. « Francis, t’es qui, en fait ? » Le chat cligna lentement des yeux, et la voix, toujours aussi chaude, résonna à nouveau, teintée d’une pointe d’humour. « Je suis Francis, voyons. » Il marqua une pause, comme s’il savourait l’instant. « Tu as protégé mon enveloppe charnelle par principe et bonté, mais aujourd’hui, c’est moi qui veille. » Nanoh, les sourcils froncés, secoua la tête. « Ouais, d’accord, c’est vrai… mais attends, t’es pas un simple chat, hein ? »
Francis s’étira, ses griffes raclant doucement le bois, et la voix prit une nuance plus grave, presque solennelle. « Oui, je suis peut-être un peu plus que ce que tes yeux perçoivent. Je veille sur les âmes. Ton amie Boudathor me connaît, sans me connaître. Elle se doute de quelque chose, au fond d’elle. Je lui parlerai, un jour, mais pas pour l’heure. » Nanoh sentit un vertige l’envahir, sa réalité se fissurant sous le poids de ces révélations. « Alors… t’es quoi, la mort ? » demanda-t-il, la voix tremblante. Francis émit un son qui ressemblait à un rire, un mélange d’amusement et d’indignation. « Oh non, grand dieu non ! Je suis un veilleur. Comme toi et tes amis veillez sur les murs physiques de cette ville, je veille sur le pont entre les vies. »
Nanoh, les mains dans les cheveux, tenta de rassembler ses pensées, un tourbillon de questions et d’émotions l’assaillant. Son chat, son gros chat mignon, était un esprit ? Un veilleur ? « Alors, j’ai mille questions… » commença-t-il, mais Francis le coupa, sa voix douce mais ferme. « Je sais, mais pour l’heure, tu dois dormir. La journée de demain s’annonce rude, et j’ai besoin que tu sois présent pour les autres, que tu fasses de ton mieux. » Avant que Nanoh ne puisse protester, une vague de fatigue l’envahit, si soudaine et profonde qu’il sentit ses paupières s’alourdir. Il s’effondra sur sa paillasse, son corps s’abandonnant à un sommeil d’une densité abyssale. Alors que l’obscurité l’enveloppait, les derniers mots de Francis résonnèrent, comme un écho porté par un vent lointain : « Dors, mon ami. Je veille, comme toujours. »