J19 – La fin

Jour 19, à l’aube. La ville, un frêle bastion de bois et de ferraille, se dressait sous un ciel d’encre, où les étoiles semblaient s’être éteintes, comme si elles refusaient de contempler le carnage à venir. Nanoh s’éveilla dans son taudis, le corps lourd, l’esprit embrouillé par un sommeil si profond qu’il semblait l’avoir arraché au monde. Les mots de Francis, cette voix chaude et surnaturelle, résonnaient encore dans sa tête. Avait-il rêvé ? L’échange, si vif, si réel, vibrait dans son âme comme une vérité qu’il ne pouvait nier. Il scruta l’obscurité, cherchant les yeux brillants du chat, mais Francis n’était pas là. Une conviction s’ancra pourtant en lui : il devait parler à Boudathor. La grande chamane, avec ses rites et son intuition, saurait peut-être percer le mystère de Francis. Et quelque part, au fond de lui, Nanoh sentait qu’il la reverrait, dans cette vie ou une autre. Mais ce soir, il le savait, comme tous les autres le savaient : c’était la dernière nuit.

La journée avait été étrange, presque irréelle. Malgré l’ombre de la fin imminente, la ville avait vibré d’une vitalité absurde, comme si les survivants, conscients de leur destin, avaient choisi de défier l’apocalypse par la joie. Ils avaient ri, organisé des courses en sacs de couchage autour des murs, trébuchant et s’esclaffant comme des enfants dans un monde oublié. Nanoh, entraîné par Ellie, avait fini par rejoindre la mêlée, son sac râpant le sol tandis que PandiPanda le dépassait, un sourire narquois aux lèvres. En début de soirée, ils avaient bu – une liqueur âpre, distillée à partir de racines et de restes douteux – et dévoré les dernières rations de la ville : Les restes du cochon de la veille, des conserves éventrées, du pain dur, quelques légumes flétris. Le festin, frugal mais partagé, avait une saveur d’adieu. Les visages, éclairés par le foyer central, portaient une paix étrange, comme si l’inéluctabilité de leur sort les avait libérés de la peur. Quelques têtes brûlées, refusant de s’abandonner au calme, avaient bravé l’extérieur. Zeip, avec son audace légendaire, était parti en « escouade de mort » aux côtés d’Aerosim, leurs silhouettes disparaissant dans la brume. Hightway, fidèle à son intrépidité, s’était élancé dans une autre direction avec Aknarintja, leurs rires défiant le désert.

Mais à mesure que la nuit s’épaississait, l’ambiance changea. Les survivants se rassemblèrent, armés de ce qui restait dans la banque d’objets : couteaux ébréchés, tournevis, chaînes rouillées, quelques lances-piles à moitié déchargées. Nanoh serra son couteau, la lame usée mais fidèle, et vérifia son lance-piles, son bourdonnement faible mais rassurant. Les citoyens prirent position sur les murs, leurs silhouettes tendues se découpant contre la lueur vacillante des torches. Sanom, titan parmi eux, se tenait à l’extérieur, juste devant la porte principale. Il avait englouti trois cachets de Twinoïde, un stimulant brut qui faisait trembler ses muscles, et une demi-bouteille d’hydromel, son regard brûlant d’une fureur presque inhumaine. Dans une main, il brandissait une masse rafistolée, un assemblage de métal et de bois ; dans l’autre, une porte entière, arrachée à un bâtiment en ruine, qu’il portait comme un bouclier. Sous son casque cabossé, il ressemblait à un géant des légendes, un colosse prêt à défier les enfers eux-mêmes. « Qu’ils viennent, » grogna-t-il, planté comme une montagne face à l’horizon noir.

Le grondement de la horde s’éleva, un roulement sourd qui semblait ébranler la terre. L’horizon, englouti par un nuage de poussière, frémissait sous le poids d’une marée de zombies, des milliers peut-être, une vague de chairs putréfiées roulant vers la ville. Nanoh, posté entre Ellie et PandiPanda, sentit son cœur s’accélérer, chaque battement résonnant comme un tambour de guerre. Les torches vacillaient, projetant des ombres dansantes sur les visages des veilleurs : GwenTanamus, son canif serré avec une précision mortelle ; Zeakio, les yeux plissés, une chaîne enroulée autour de son poing ; Boudathor, calme mais résolue, un tournevis dans une main, un talisman dans l’autre. Ils savaient tous qu’il n’y avait aucun espoir de survie, mais une détermination farouche les unissait, une flamme qui refusait de s’éteindre. Nanoh, le souffle court, murmura à Ellie : « Prête ? » Elle ricana, son couteau scintillant dans la lumière. « Prête à leur faire regretter d’être morts. Et toi ? » Il hocha la tête, un sourire crispé aux lèvres. « Allons-y. »

Les premières silhouettes titubantes émergèrent de la brume, leurs yeux creux luisant d’une lueur malsaine. « Ils arrivent ! » cria Zeakio, sa voix tranchant l’air glacé. La horde s’abattit sur les murs, un déluge de griffes et de dents, leurs grognements gutturaux emplissant la nuit. Nanoh plongea son couteau dans le premier zombie qui escalada la barricade, la lame s’enfonçant dans un craquement écœurant. À ses côtés, Ellie frappait avec une agilité féroce, son couteau dansant entre les côtes des créatures. PandiPanda, silencieuse mais implacable, enfonçait un tournevis dans les tempes des zombies, chaque coup précis et mortel. Sanom, à l’extérieur, rugissait comme une bête, sa masse s’abattant avec une force dévastatrice, pulvérisant les crânes dans des explosions de fluides noirs. Sa porte-bouclier repoussait les assaillants, les envoyant valser comme des poupées brisées. « Venez, saletés ! » hurlait-il, un titan défiant la mort.

Mais la horde était infinie, une marée qui semblait née des entrailles mêmes du désert. Les murs, déjà fragiles, gémissaient sous la pression, les planches craquant comme des os. Une brèche s’ouvrit à l’est, un hurlement de bois déchiré résonnant dans la nuit. « Brèche ! » cria Boudathor, sa voix portant par-dessus le chaos. Nanoh, Ellie, et Zeakio sprintèrent vers l’ouverture, où des dizaines de zombies s’engouffraient, leurs griffes raclant le sol. Nanoh déclencha son lance-piles, un éclair bleu fracassant un crâne, tandis que sa chaîne rouillée s’enroulait autour d’un cou putréfié, l’arrachant d’un coup sec. Ellie, à ses côtés, tailladait avec une rage contenue, ses cheveux collés par la sueur et le sang. « On peut pas les laisser passer ! » cria-t-elle, abattant un zombie qui menaçait de l’agripper. Zeakio, couvert de fluides noirs, grogna : « On tient, Ellie ! On tient ! »

Les veilleurs vidaient la banque d’objets à une vitesse désespérée, traînant planches, tôles, et débris pour colmater la brèche. GwenTanamus et Youn, les mains tremblantes mais résolues, clouaient des madriers sous une pluie de griffes. PandiPanda, agile, esquivait les attaques, son tournevis trouvant toujours une cible. Mais pour chaque zombie abattu, deux autres surgissaient, leurs grognements emplissant l’air comme un chœur infernal. Sanom, dehors, était une tempête vivante. Sa masse s’abattait sans relâche, chaque coup faisant voler des fragments d’os et de chair. Nanoh, depuis le mur, le vit abattre une créature après l’autre, un colosse défiant la mort elle-même. « Plus de cent ! » cria-t-il à un moment, un rire sauvage dans la voix, avant qu’un groupe de zombies ne l’encercle. Sa porte-bouclier s’écrasa sur eux, mais leur nombre croissait, une vague submergeant même sa force titanesque.

Les heures s’étiraient, chaque minute un combat pour respirer, pour survivre un instant de plus. Une deuxième brèche s’ouvrit à l’ouest, plus large, plus dévastatrice. « Tous à l’ouest ! » hurla HuangZhang, qui avait rejoint les veilleurs, son propre couteau dégoulinant de sang noir. Nanoh, le souffle râpeux, sentit une douleur aiguë à la cuisse – une griffe avait entaillé sa chair, le sang trempant son pantalon. Il ignora la blessure, son lance-piles crépitant pour abattre un zombie qui menaçait PandiPanda. « Reste avec moi ! » cria-t-il, la tirant en arrière alors qu’une créature s’effondrait à ses pieds. Boudathor, à quelques mètres, frappait avec une précision mystique, son tournevis guidé par une force presque surnaturelle. « On ne tombe pas ce soir ! » lança-t-elle, sa voix vibrant d’une foi farouche.

Mais la nuit était impitoyable. Les brèches se multipliaient, les murs cédaient sous la pression d’une horde sans fin. Nanoh, Ellie, PandiPanda, Boudathor, et Senja, qui avait rejoint la mêlée, se retrouvèrent acculés près de la porte principale, leurs armes brandies comme des talismans. Sanom, dehors, continuait son carnage, un géant défiant l’impossible. Nanoh le vit abattre un dernier zombie, sa masse fracassant un crâne avec un craquement retentissant, avant qu’une vague de créatures ne l’engloutisse. Il rugit, sa porte s’écrasant sur la horde, mais son corps, épuisé par les Twinoïdes et l’hydromel, s’effondra enfin, après avoir terrassé plus d’une centaine de zombies à lui seul. « Sanom ! » cria Nanoh, la gorge nouée, mais il n’y avait plus de temps pour pleurer.

La horde s’engouffra par une brèche massive, un pan entier du mur s’effondrant dans un grondement de fin du monde. Nanoh, Ellie, PandiPanda, Boudathor, et Senja se battirent comme des diables, leurs armes s’abattant dans une frénésie désespérée. Ellie, les yeux brûlants, tailladait avec une sauvagerie qu’elle n’avait jamais montrée, son couteau scintillant dans la lumière des torches. PandiPanda, silencieuse mais mortelle, dansait entre les zombies, son tournevis trouvant chaque point faible. Senja, malgré sa peur, frappait avec une détermination nouvelle, comme s’il rachetait ses erreurs passées. Boudathor, au centre, semblait portée par une force mystique, ses mouvements fluides, son talisman serré dans une main. « À bientôt dans l’autre monde, » murmura-t-elle à Nanoh, un sourire énigmatique aux lèvres, avant qu’une griffe ne la fauche. Elle s’effondra, paisible, comme si elle embrassait son destin.

Nanoh sentit une douleur fulgurante dans son flanc, une morsure profonde qui fit jaillir le sang. Il vacilla, son couteau tombant de sa main tremblante. PandiPanda tomba à son tour, submergée par trois zombies, son tournevis roulant dans la poussière. Senja, criant de rage, fut entraîné au sol, ses coups faiblissant sous le poids de la horde. Nanoh, le souffle haché, se tourna vers Ellie, la seule encore debout, ses yeux brillant de larmes et de défi. Elle se battait, jetant des regards désespérés vers lui, impuissante à le sauver. « Nanoh ! » cria-t-elle, sa voix brisée, mais il sentit ses forces l’abandonner, son corps s’affaissant contre un mur brisé.

Alors qu’il glissait vers l’obscurité, ses yeux captèrent une lueur familière. Francis, perché sur une poutre au-dessus du chaos, l’observait, ses yeux brillants comme des étoiles dans la nuit. Une chaleur l’enveloppa, une présence douce mais puissante, et la voix de Francis résonna, claire et apaisante : « Tout va aller, mon ami. » Nanoh sentit son âme s’élever, comme arrachée à son corps, flottant au-dessus du carnage. La ville, dévastée, disparaissait sous la horde, mais Ellie, toujours debout, continuait de se battre, une dernière flamme dans l’obscurité. Francis était là, son regard empreint d’une sagesse infinie, et alors que la nuit noire l’engloutissait, Nanoh entendit une dernière fois : « Je veille, comme toujours. » Puis, enfin, vint le silence, et la nuit noire.