Une première nuit sans guide

Jour 1. La nuit, chaude et sèche, enveloppait le camp de fortune d’une lourdeur presque palpable, seulement percée par la lumière argentée d’une lune pâle suspendue dans un ciel d’encre. Nanoh, émergeant dans cette nouvelle incarnation, sentit son esprit s’éveiller comme s’il sortait d’un sommeil profond, ses souvenirs encore troubles. Autour de lui, une quarantaine de compagnons s’affairaient dans l’obscurité naissante, leurs silhouettes dansant à la lueur des torches qui s’allumaient une à une. Le village, un assemblage de ruines baptisé « Tumulus » d’après une vieille planche tordue clouée au-dessus de l’entrée, prenait forme sous leurs efforts. Les survivants, dont Nanoh reconnaissait certains visages, montaient des tentes rapiécées, rafistolaient des barrières de bois et de métal, ou érigeaient un échafaud pour une tour d’observation branlante mais prometteuse.

Nanoh passa parmi ses compagnons, saluant les visages familiers d’un hochement de tête ou d’un sourire fatigué, et adressant des mots brefs aux nouveaux, dont les regards trahissaient une méfiance mêlée de curiosité. La ville, malgré son chaos naissant, s’organisait avec une spontanéité surprenante : des équipes se formaient, des outils circulaient, et les projets avançaient sous la lueur des torches. Pourtant, l’absence de Boudathor le hantait, un malaise diffus qui l’empêchait de se joindre à l’effervescence collective. Alors que la soirée s’installait, un regroupement se forma autour d’un feu central, où un repas frugal – quelques conserves éventrées et du pain dur – était partagé dans une ambiance de camaraderie fragile. Les rires d’Ellie et les blagues de Gwentanamus résonnaient, mais Nanoh, trop préoccupé, s’éloigna discrètement, ses pas le menant vers sa tente à peine montée, un abri de toile élimée tendu entre deux piquets.

En chemin, il aperçut Youn, assise seule sur une bûche, à l’écart du feu. La lueur d’une lampe à huile posée à ses côtés projetait des ombres sur son visage, ses cheveux blonds relevés en chignon comme à son habitude, ses yeux bleus concentrés sur un carnet ouvert sur ses genoux. Ses doigts fins et agiles, tenant un crayon usé, griffonnaient avec une précision méthodique. Nanoh s’approcha, le craquement du sable sous ses bottes brisant le silence. Youn leva les yeux, son regard perçant mais adouci par un sourire discret. « Nanoh, » dit-elle, sa voix claire mais posée, « t’as l’air d’un fantôme qui cherche son chemin. Pas envie de partager les miettes avec les autres ? »

Nanoh s’assit à côté d’elle, le bois rugueux de la bûche mordant ses cuisses. « Pas vraiment, » murmura-t-il, son regard fixé sur les flammes au loin. « Je n’ai pas vu Boudathor. Je ne la ressens pas non plus… Ça me préoccupe. » Il passa une main dans ses cheveux, son ton trahissant une inquiétude qu’il peinait à masquer. « Elle était toujours là, et maintenant, rien. Comme si un morceau de nous manquait. » Il tourna la tête vers elle, cherchant dans son regard une réponse, une explication.

Youn referma son carnet d’un geste lent, révélant une liste méticuleuse d’objets – clous, planches, cordes – notés avec soin, le registre de la banque d’objets de la ville. Elle posa le carnet sur la bûche, croisant les bras, son expression calme mais attentive. « Boudathor… elle fait ça, parfois, » dit-elle, sa voix mesurée, comme si elle pesait chaque mot. « Les âmes comme la sienne ont appris à dériver. Elle disparaît de ce plan pour… d’autres affaires, des choses qu’on ne comprend pas encore… Mais elle revient toujours. » Son regard, ferme mais empreint d’une douceur rassurante, semblait vouloir apaiser le trouble de Nanoh. « Tu le sais, au fond. Elle est liée à nous, aux Chaussettes. Elle ne nous abandonne pas. »

Nanoh soupira, ses épaules s’affaissant légèrement. « Ouais, peut-être, » marmonna-t-il, ses yeux errant vers le ciel, où la lune semblait veiller sur le camp comme un gardien silencieux. « Mais ça fait bizarre. Sans elle, j’ai l’impression qu’on est vulnérables. » Il marqua une pause, puis ajouta, presque à contrecœur : « Je comptais sortir demain à l’aube, voir ce qu’il y a dehors, chercher des ressources. Peut-être des réponses. » Il jeta un regard à Youn, s’attendant presque à ce qu’elle le dissuade.

Youn haussa un sourcil, un sourire espiègle naissant sur ses lèvres. « Toujours à charbonner toi hein ? Tu fais des pauses des fois ? » Elle se pencha légèrement vers lui, son ton devenant complice. « Mais tu sais quoi ? Je viens avec toi. Quelqu’un doit bien t’empêcher de te perdre dans le désert. » Elle tapota son carnet, un geste assuré. « Et puis, je noterai tout ce qu’on trouve. Faut bien tenir ce registre à jour, non ? » Nanoh esquissa un sourire, la détermination de Youn chassant un peu de son malaise. « Marché conclu, » dit-il, sa voix plus légère. « Mais si on croise des ennuis, c’est toi qui frappes en premier. » Youn éclata d’un rire bref, refermant son carnet avec un claquement. « Ça, je peux faire. Repose-toi, Nanoh. L’aube arrive vite. »

Nanoh hocha la tête, se levant pour regagner sa tente. La nuit, chaude et sèche, enveloppait le camp, les torches projetant des ombres dansantes sur les barricades. Les voix des Chaussettes, autour du feu, s’élevaient en un murmure de camaraderie, mais l’absence de Boudathor pesait encore sur lui. Pourtant, les mots de Youn, simples mais ancrés, lui offraient un semblant de réconfort. Il s’allongea sur sa paillasse, le regard fixé sur la toile de sa tente, où la lumière de la lune traçait des ombres fugaces. Demain, il sortirait, avec Youn à ses côtés. Et peut-être, quelque part dans le désert, trouverait-il un écho de Boudathor, ou du moins, une raison de continuer.