La maison de campagne, bâtie de pierres lourdes et de poutres patinées par le temps, semblait exister hors du monde, un refuge baigné d’une chaleur douce et intemporelle. La lumière de la lune, filtrée par une grande fenêtre à petits carreaux, projetait un éclat bleuté sur le patio extérieur, où les ombres des arbres dansaient doucement dans la brise. À l’intérieur, l’air vibrait d’une vie simple et joyeuse, empli du crépitement d’un feu dans l’âtre et du murmure des voix entremêlées. Nanoh, assis à une table de bois massif, cligna des yeux, tiré d’une rêverie diffuse par un éclat de voix. « Nanoh ! » lança Mandinoush, son ton mêlant amusement et impatience. « C’est à toi de jouer ! Ça alors, quand tu pars dans tes pensées, t’es à des lieues d’ici. J’ai dû t’appeler trois fois ! »
Nanoh sursauta, ses doigts serrant machinalement les dés d’un jeu de plateau, Die2Nite, étalé devant lui. La sensation rugueuse des dés dans sa paume le ramena au présent, mais une étrange désorientation persistait, comme si chaque détail de la pièce lui avait échappé jusqu’à cet instant. Il promena son regard autour de la table. Mandinoush, en bout de table, griffonnait sur une fiche de score avec une rigueur presque scientifique, ses longues boucles brunes tombant en cascade sur son visage pâle, constellé de taches de rousseur. Ses yeux, vifs et concentrés, trahissaient une joie contenue, celle d’une soirée partagée entre amis. À sa droite, Zeakio, imposant avec sa barbe grisonnante et ses cheveux poivre et sel, observait distraitement ses calculs. Son regard sérieux, encadré par des rides marquées, s’adoucissait d’une chaleur discrète lorsqu’il croisait celui de ses compagnons, un rare sourire prêt à éclore. Non loin, près de l’âtre, Boudathor installée dans un fauteuil usé jetait un regard furtif à l’état de la partie, un vieux livre ouvert sur les genoux, ses yeux parcourant le plateau pages avec une attention tranquille, son visage emprunt d’une sérénité inébranlable.
« Bon, tu lances ou quoi ? » reprit Mandinoush, ses yeux pétillant d’impatience. Nanoh, secouant la tête pour chasser le brouillard qui l’enveloppait, fit rouler les dés sur le plateau, leur cliquetis résonnant sur le carton du plateau central. Les chiffres apparurent : double un. « Ooh, on pouvait pas faire pire ! » s’esclaffa Zeakio, son rire grave emplissant la pièce. Nanoh esquissa un sourire, mais son esprit semblait flotter, comme s’il cherchait à saisir un souvenir insaisissable. La partie touchait à sa fin, et ce jet médiocre scellait le sort de leur communauté fictive, condamnée à ne pas survivre la nuit. Pourtant, ici, dans cette maison, la fatalité du jeu semblait dérisoire, éclipsée par la chaleur des rires et la lumière vacillante des appliques murales, dont les ampoules anciennes diffusaient une lueur ambrée sur les murs de pierre.
Tandis que Mandinoush et Zeakio rangeaient le plateau, Boudathor leva les yeux de son livre, un léger sourire aux lèvres. « Vous jouez à vous faire massacrer, on dirait, » lança-t-elle, sa voix rauque teintée d’un amusement discret, avant de replonger dans sa lecture, comme si elle veillait sur les âmes de la soirée par sa simple présence. Nanoh se leva, ses jambes lourdes, comme si son corps peinait à s’ancrer dans cet instant. Il s’aventura dans la pièce, ses sens s’éveillant peu à peu aux détails qu’il avait négligés. Le parquet, usé mais lustré, craquait doucement sous ses pas. L’odeur du feu de bois, mêlée de résine de genévrier et d’érable, emplissait ses poumons, réconfortante et familière. Près de l’âtre, Zeip était affalé dans un fauteuil de cuir usé, ses cheveux bruns en bataille, son bouc soigneusement taillé contrastant avec son air las. Il discutait avec Ellie, assise en tailleur sur un tapis élimé, son demi-masque de loup posé à côté d’elle, révélant ses cheveux bruns en désordre et ses yeux pétillants. Leur conversation, légère et absurde, tournait autour d’un débat improbable : vampire ou loup-garou ?
« Franchement, vampire, c’est la classe, » lança Zeip, un sourire en coin. « Immortel, élégant, tu peux charmer n’importe qui. Mais faut aimer le sang, c’est sûr. » Ellie éclata de rire, rejetant la tête en arrière, ses cheveux captant la lueur des flammes. « Pff, loup-garou, sans hésiter ! T’as la liberté, la force, et t’as pas besoin de sucer du sang comme un snob. En plus, t’as vu mon masque ? Je suis déjà à moitié là ! » Elle tapota son masque de loup, un objet qu’elle portait souvent dans le désert – non, pas le désert, se corrigea Nanoh, troublé par l’image fugitive. Zeip haussa les épaules, taquin. « Ouais, mais t’as pensé aux puces ? Pas sûr que t’aimes gratter toute la journée. » Ellie lui lança une bourrade amicale, son rire résonnant comme une note claire dans la pièce. « Et toi, t’as pensé au soleil ? Un vampire grillé, c’est pas sexy. » Nanoh, écoutant à distance, sentit un sourire naître.
Non loin, sur la grande table de la salle à manger, s’était installée Clementine, une toute jeune fille au regard d’une assurance rare, accompagnée de Kelilan, Irosa, Naath, Hypotanamus et Zbliub pour une partie de cartes Qui n’avait rien à envier à une guerre sans merci. Clementine abattait ses cartes comme un couperet. Kelilan, autoproclamé le papy du groupe, ses dreadlocks brunes nouées en chignon, répondit par un enchaînement audacieux, tirant sur son calumet improvisé, une volute de fumée de chanvre et de tabac flottant autour de lui. Irosa et Hypotanamus riaient aux éclats de ce retournement innatendu, alors que Zbliub, concentré, mâchonnait un Chewing gum avec détermination, son regard perçant scrutant les visages à la recherche de la moindre faiblesse. Naath, arrangeant ses cartes dans un ordre stratégique, scrutait la partie en retrait, prête a frapper silencieusement, commme une chouette prête à fondre sur sa proie à travers la neige. Quand il fut son tour de jouer, elle fit tomber ses cartes sur la table d’un geste agile, dans un enchainement qui semblait avoir pris tout le monde de court: Elle venait de térasser ses adversaires, sans pitié. Un sourire narquois se dessina alors sur son visage, alors que ses compagnons s’obfuscaient de cette défaite, tout en retenant un sourire de satisfaction après cette partie endiablée.
Soudain, une bouffée d’arômes envahit la pièce, capturant l’attention de tous. Un fumet riche et enivrant – viande grillée, poivrons rôtis, légumes caramélisés – s’échappa du patio, où une lumière douce révélait des silhouettes affairées. Gwentanamus entra le premier, un large sourire éclairant son visage, sa barbe rousse et ses lunettes légèrement embuées par la vapeur des plats. Il portait une assiette massive, débordante de tranches de viande juteuse et de légumes colorés, comme sortie d’un festin de Poudlard. Derrière lui, Aerosim, son calot de cuistot incliné sur ses cheveux noirs attachés, jonglait avec deux plats fumants, son air réservé masquant une fierté discrète. Youn suivait, ses cheveux blonds relevés en un chignon lâche, ses yeux bleus pétillant d’une énergie contenue malgré son allure intimidante. Elle tenait une pile d’assiettes en céramique, ses mouvements précis trahissant sa rigueur naturelle.
« Attention, festin incoming ! » lança Gwentanamus, posant son plat sur la table avec un clin d’œil. « Aerosim a encore fait des miracles. On dirait un banquet de sorciers ! » Les convives se pressèrent pour aider, Mandinoush abandonnant sa fiche pour attraper des couverts, Zeakio soulevant une chaise pour l’ajouter à la table. « Ça sent tellement bon que je pourrais en oublier le jeu, » plaisanta-t-elle, ses boucles brunes dansant alors qu’elle s’activait. Youn, posant ses assiettes, croisa le regard de Nanoh et lui adressa un sourire rieur. « T’as l’air perdu, Nanoh. Viens t’asseoir avant qu’Aerosim ne te transforme en kebab pour avoir laissé refroidir la viande ! » Aerosim, feignant l’offense, brandit une spatule. « Hé, respecte l’artiste, Youn. Ce cochon, c’est mon chef-d’œuvre. » Nanoh, riant malgré lui, sentit la brume dans son esprit se dissiper, chaque échange l’ancrant davantage dans ce moment.
La table, bientôt dressée, devint le cœur de la soirée. Les plats, débordants de couleurs et de saveurs, semblaient défier la simplicité de la maison. La viande, dorée et juteuse, exhalait un parfum de fumée et d’épices, mêlé à la douceur sucrée des poivrons rôtis et à la terreuse richesse des légumes. Des bols de pommes de terre écrasées, saupoudrées d’herbes fraîches, côtoyaient des tranches de pain rustique, leur croûte craquante encore chaude. Nanoh s’assit, une assiette devant lui, et saisit une tranche de viande, son odeur le ramenant à des souvenirs qu’il ne pouvait situer – un feu, un désert, une autre vie ? Il chassa l’idée, se laissant envelopper par le présent. Le premier morceau, tendre et savoureux, fondit sur sa langue, un éclat de sel et de fumée qui lui arracha un soupir de contentement.
Autour de la table, les voix s’élevaient, un orchestre de rires et d’anecdotes. Gwentanamus, dans un rôle d’amuseur, lança une blague de Nanoh qui aurait raté son attaque dans Die2Nite en trébuchant sur un cactus. « Imaginez, il arrive, tout fier, et paf ! Planté dans un cactus ! » Ellie éclata de rire, manquant de renverser son verre. « Je ne jugerais pas trop vite. T’as déjà essayé de courir avec un masque, Gwen ? Le nombre de fois ou je me suis pété la figure en courant dans le sable ! » Zeip, mâchant un poivron, intervint : « Si on parle de maladresse, je vote pour Aerosim. T’as vu comment il a failli mettre le feu au patio avec son barbecue ? » Aerosim, feignant l’indignation, brandit une fourchette. « C’est de l’art, Zeip. L’art demande des risques ! » Youn, plus posée, mais avec un sourire espiègle, ajouta : « Tant que tu ne nous fais pas manger du charbon, on te pardonne. »
Nanoh, savourant chaque bouchée, sentit son esprit s’alléger, la désorientation s’effaçant comme un brouillard sous le soleil. L’odeur du feu, mêlée à celle de la viande, emplissait ses narines, et le craquement des bûches dans l’âtre rythmait les rires. Les appliques murales projetaient des ombres douces, dansant sur les visages de ses amis, leurs traits illuminés par une joie simple. Mandinoush, entre deux gorgées, raconta une anecdote sur un papillon rare qu’elle avait poursuivi à travers un marais, ses boucles s’agitant alors qu’elle mimait sa chute dans la boue. Zeakio, d’ordinaire si sérieux, se laissa aller à un rire grave, confessant une mésaventure de bûcheron où il avait accidentellement abattu un arbre en le faisant tomber du mauvais côté. « J’ai cru que j’allais me faire tuer par les collègues ! » plaisanta-t-il, déclenchant une vague d’hilarité.
La soirée s’étira, les assiettes se vidant sous les assauts des fourchettes. Nanoh, grisé par les saveurs et l’ambiance, sentit une chaleur l’envahir, non pas celle du feu, mais celle d’une camaraderie qui semblait transcender le temps. Il observa Ellie, qui chantonnait une vieille mélodie, ses doigts tapotant le bord de la table comme si elle jouait d’une guitare invisible. Zeip, à moitié affalé, débattait avec Youn sur la meilleure stratégie pour survivre à une apocalypse fictive, leurs voix mêlées de rires et de sérieux. Gwentanamus, infatigable, proposa un toast : « À nous, aux soirées où on oublie tout le reste ! » Les verres s’entrechoquèrent, un tintement clair résonnant dans la pièce, et Nanoh, levant son verre, sentit son cœur s’emplir d’une plénitude rare.
Alors que la nuit s’avançait, la fatigue commença à peser, mais personne ne semblait pressé de quitter la table. Les odeurs de viande et d’épices s’attardaient, mêlées à celle du bois brûlé et de l’herbe fraîche qui subsistait dans l’air. Nanoh, pleinement ancré dans l’instant, sentit une paix l’envahir, comme si cette maison, ce moment, était un refuge hors du temps, un éclat de vie préservé dans un monde qu’il ne comprenait pas tout à fait. Il croisa le regard de Boudathor, qui lui sourit, son regard souligné par la lueur du feu. « T’es avec nous, Nanoh ? » demanda-t-elle, taquine. Il hocha la tête, un sourire sincère aux lèvres. « Ouais, je suis là. » Et pour la première fois de la soirée, il l’était vraiment.
Plus tard, alors que les convives s’afféraient à ranger la table, Boudathor releva la tête. « J’vais préparer une infusion, » annonça-t-elle, sa voix portant une pointe d’entrain qui contrastait avec son air habituellement sérieux. « Camomille et fleur d’oranger, histoire de calmer vos esprits. Qui en veut ? »
Nanoh leva la main, suivi de Ellie, assise à nouveau près de l’âtre, lançant un « Moi ! » enthousiaste, ses cheveux bruns en bataille scintillant sous la lueur des flammes. Zeip, Affairé à empiler les assiettes, hocha la tête avec un air amusé. « Si ça m’empêche de rêver de zombies, je prends, » plaisanta-t-il, son bouc frémissant d’un sourire. Mandinoush acquiesça. « Camomille, parfait ! » Boudathor, satisfaite, se leva et se dirigea vers la petite cuisine, ses pas faisant craquer le parquet usé avec une familiarité réconfortante.
L’arôme délicat de la camomille, mêlé à la douceur florale de la fleur d’oranger, s’éleva bientôt dans la pièce. Le tintement des tasses en céramique ponctuait les gestes précis de Boudathor, qui semblait orchestrer ce rituel avec une aisance naturelle. Nanoh, toujours à la lisière d’une étrange sensation, sentit ses sens s’éveiller. Le craquement des bûches dans l’âtre, le murmure des conversations, la chaleur de la pièce enveloppaient ses pensées, chassant peu à peu ce brouillard. Boudathor revint avec un plateau chargé de tasses fumantes, distribuant les infusions avec efficacité. Lorsqu’elle tendit une tasse à Nanoh, leurs regards se croisèrent, et un éclat dans ses yeux, presque mystique, l’invita sans un mot à la suivre. « Je sors, » dit-elle simplement, se dirigeant vers le patio. Nanoh, sa tasse chaude réchauffant ses mains, emboîta son pas, poussé par une curiosité instinctive.
Le patio, bordé de pierres irrégulières et frangé d’herbes sauvages, s’ouvrait sur un spectacle d’une beauté presque surnaturelle. Le ciel, d’un noir d’encre, était tranché en deux par une Voie lactée éclatante, un ruban scintillant d’étoiles si dense qu’il semblait couler comme une rivière de lumière. La pleine lune, immense, presque écrasante, semblait occuper la moitié de l’horizon, sa lueur argentée baignant le paysage d’une clarté irréelle. Les arbres, aux contours flous, se dressaient comme des sentinelles silencieuses, leurs feuilles frémissant dans la brise, tandis que l’air frais portait des effluves d’herbe humide, de pin résineux et d’une vague odeur de terre lointaine. Nanoh, immobile, sentit son souffle se couper, son cœur battant au rythme de ce tableau céleste. La lune, deux fois plus grande que dans ses souvenirs – quels souvenirs ? – semblait vibrer d’une présence vivante, comme si elle veillait sur eux. Il serra sa tasse, la chaleur contrastant avec la fraîcheur de la nuit, et ses yeux s’attardèrent sur l’horizon, où le monde semblait s’effacer, comme si le patio flottait au bord d’un vide étoilé.
Boudathor s’appuya contre la rambarde en bois, sa tasse fumante entre les mains, son regard perdu dans la Voie lactée. Ses cheveux, dont quelques traits grisonnants brillaient sous la lune d’une manière presque surnaturelle, ondulait doucement au gré de la brise. « C’est cool ici, hein ? » dit-elle, sa voix plus douce qu’à l’accoutumée, teintée d’une révérence discrète pour le spectacle céleste. Nanoh, encore saisi par la beauté du paysage, murmura : « Ouais, c’est… époustouflant. » Il marqua une pause, ses pensées vacillantes, cherchant à ancrer une sensation fugitive. « Mais… on est où, en fait ? » Boudathor tourna la tête vers lui, un sourire en coin, feignant une légèreté amusée. « Dans le chalet des chaussettes, voyons, » répondit-elle, ses yeux pétillant comme si elle esquivait la profondeur de la question. Nanoh fronça les sourcils, un mélange de confusion et de familiarité le traversant, comme si une vérité insaisissable dansait à la lisière de sa conscience. « Non, je sais… enfin, je crois, » balbutia-t-il, son regard se perdant dans les étoiles. « C’est bizarre, ça me semblait évident, et pourtant… » Il s’interrompit, cherchant ses mots, son cœur s’accélérant sous le poids d’une intuition. « On est où ? Je veux dire… j’ai l’impression qu’on est dans une pause, comme si tout ça… » Il désigna le ciel, le patio, la maison. « … n’était pas tout à fait réel. Et je me souviens de notre dernier moment ensemble, dans un désert. C’était la fin. Je l’ai vu dans tes yeux, Boudathor. Tu sais quelque chose de plus. » Il esquissa un sourire, à la fois défiant et vulnérable. « T’es une chamane, après tout. »
Boudathor sirota son infusion, le parfum floral s’élevant en volutes légères autour d’elle, ses yeux plissés scrutant Nanoh avec une intensité qui semblait percer son âme. Elle rit doucement, un son chaud mais teinté d’une gravité nouvelle. « Oui, c’est vrai, » admit-elle, son sourire s’effaçant pour laisser place à une expression plus sérieuse, presque solennelle. « Nous sommes des âmes errantes, Nanoh, sautant d’un temps et d’un espace à un autre. Je n’ai pas encore compris tous les détails, le sens de tout ça, mais… je crois qu’on a une sorte de mission. Peut-être réparer des moments d’histoire, des fragments cassés, d’une certaine manière. » Ses mots, lourds et énigmatiques, firent frissonner Nanoh, comme si une vérité ancienne s’éveillait en lui. Il serra sa tasse plus fort, la chaleur brûlant presque ses paumes. « Cassés ? De quelle manière ? » demanda-t-il, sa voix tremblante d’un mélange de doute et de curiosité.
Boudathor détourna le regard vers la lune, ses traits adoucis par la lumière argentée, mais son front plissé trahissait une lutte intérieure, comme si elle cherchait à démêler un écheveau complexe. « Je ne sais pas encore, » murmura-t-elle, sa voix basse, presque un souffle. « C’est ce que j’essaie de comprendre. Juste avant que tu arrives, j’étais… perdue, comme si nos actions n’avaient aucune incidence, comme si on tournait en rond dans ces fragments. Puis tu es apparu, et quelque chose a changé. » Elle marqua une pause, ses yeux revenant vers lui, brillant d’une lueur incertaine mais intense. « La fin de nos segments de temps s’est mise à briller, comme si un fil s’était éclairé. C’est difficile à expliquer, parce que tu ne vois pas le temps comme je le perçois, mais cette fois-ci, c’est différent. Et puis… il y a Francis. Il ne s’était jamais déplacé à l’intérieur du fil jusque-là. »
Nanoh sentit son cœur s’arrêter un instant, le nom de Francis réveillant un écho dans son esprit – un chat, un regard perçant, une voix dans le désert. « Attends, tu connais la véritable identité de Francis ? » s’exclama-t-il, sa voix montant d’un ton, mêlée de frustration et d’excitation. « Francis… le chat… dans le désert ? Ça me gonfle un peu de ne pas me rappeler de tout à chaque étape, zut alors ! Bref. Francis ? Il est quoi ? J’attendais de te poser cette question depuis… l’autre fois. » Il passa une main dans ses cheveux, son regard oscillant entre la lune et Boudathor, cherchant des réponses dans ses yeux. Boudathor esquissa un sourire, à la fois amusé et énigmatique, mais ses lèvres se pincèrent, comme si elle pesait chaque mot. « Oui, et non, » répondit-elle, son ton oscillant entre mystère et sincérité. « Je ne sais pas exactement ce qu’il est, mais il est puissant. Je l’ai croisé une ou deux fois avant, entre les fils du temps. Il n’avait pas de nom, ou du moins, son nom n’est pas prononçable par des mortels. Il n’est pas méchant, plutôt… neutre, curieux. Depuis peu, juste avant ton arrivée, il a commencé à montrer de la sympathie envers moi. J’ai compris que c’était lui dans le chat, lors de notre dernière excursion. »
Nanoh sentit un vertige l’envahir, ses pensées tourbillonnant comme le vent dans les arbres. « Et alors, il veut quoi ? » demanda-t-il, sa voix tremblante d’une urgence contenue. Boudathor haussa les épaules, un geste presque désinvolte, mais ses yeux trahissaient une tension, une quête de sens. « Je ne sais pas encore, » admit-elle, son regard se perdant à nouveau dans la Voie lactée. « J’essaie de comprendre ce que tout cela signifie. Mais avec toi à nos côtés, je sens qu’on va en savoir plus. » Elle se tourna vers lui, un sourire fugace adoucissant son expression. « Tiens, d’ailleurs, on devrait rentrer. J’ai une surprise pour toi. » Nanoh, encore secoué, tenta de protester. « Une dernière question, » insista-t-il, levant une main. « Oui ? » répondit-elle, un sourcil haussé, patiente mais amusée.
« Cet endroit, » dit Nanoh, désignant le patio, le ciel, le vide au-delà des champs. « C’est un fragment ? On doit y faire quelque chose ? Quelque chose est cassé ? » Boudathor esquissa un nouveau sourire, plus doux, presque complice. « Non, celui-ci, il est différent, » murmura-t-elle, sa voix empreinte d’une tendresse rare. « Il apparaît parfois, entre les autres fragments. J’ai appris à nous y projeter, comme un refuge. Ce lieu est parfait, brillant. Je crois qu’il s’adapte à l’un de nous lorsque nous nous y retrouvons. Ce soir, il me ressemble. » Nanoh fronça les sourcils, intrigué. « C’est chez toi ? » demanda-t-il. Elle secoua la tête, son sourire s’élargissant. « Pas tout à fait, mais c’est tout comme. Allez, viens, je t’ai dit, j’ai une surprise. »
Nanoh jeta un dernier regard au paysage, absorbant la beauté presque irréelle du lieu. Au-delà des champs et des bois, le sol semblait s’effacer, comme si le monde s’arrêtait net, flottant au milieu d’un vide étoilé. La Voie lactée scintillait, un fil d’argent tissant l’infini, et la lune, immense, semblait murmurer des secrets anciens. Il inspira profondément, l’air frais chargé d’herbe et de pin emplissant ses poumons, mêlé à l’arôme apaisant de son infusion. Puis, suivant Boudathor, il rentra dans la maison, le craquement du parquet sous ses pas le ramenant à la chaleur du foyer.
À l’intérieur, l’ambiance avait changé. Les convives s’étaient rassemblés autour de la table, leurs visages éclairés par la lueur vacillante du feu. Lorsqu’il entra, un cri joyeux éclata : « Bienvenue chez les chaussettes, Nanoh ! » Les regards se tournèrent vers lui, et il vit une bannière improvisée, tendue entre les mains d’Ellie, Zeip, Mandinoush, Aerosim, Gwentanamus, Youn, et Zeakio, et tous les autres rassemblés autour. Les mots, écrits à la hâte mais avec soin, proclamaient : Bienvenue Chez les Chaussettes Nanoh ! Nanoh, surpris, sentit une vague de chaleur l’envahir, un mélange de confusion et de joie pure. « Les chaussettes ? » répéta-t-il, un sourire hésitant aux lèvres. Boudathor, à ses côtés, posa une main sur son épaule, son regard empreint d’une camaraderie sincère. « Les Chaussettes Dissidentes, » expliqua-t-elle, un éclat malicieux dans les yeux. « C’est le nom qu’on s’est donné. Ton âme s’est attachée à notre groupe, Nanoh. T’es officiellement l’un des nôtres, un bras cassé comme nous. Si tu veux bien de nous, bien sûr. »
Nanoh, submergé par l’émotion, sentit son cœur s’alléger, comme si cette acceptation scellait un lien qu’il n’avait pas pleinement compris jusqu’à cet instant. « Évidemment que je veux de vous, » répondit-il, sa voix tremblante mais sincère. Les rires fusèrent, et Gwentanamus, fidèle à son rôle, lança : « À Nanoh, le roi des doubles un ! » Les verres s’entrechoquèrent, l’eau pétillante et les restes d’infusion scintillant dans la lumière. Ellie, taquine, lui donna une bourrade amicale. « Bienvenue dans la bande, charpentier ! » Zeip, un sourire en coin, ajouta : « T’as intérêt à pas nous couler dans le prochain fragment, hein. » Nanoh, riant, sentit les dernières traces de sa désorientation s’évanouir, remplacées par une plénitude profonde.
La soirée s’étira, les voix s’adoucissant à mesure que la fatigue gagnait. Les odeurs de camomille, de fleur d’oranger, de viande grillée et de bois brûlé s’entremêlaient, créant un parfum qui semblait encapsuler l’essence de ce refuge. Nanoh, épuisé mais heureux, s’installa sur un canapé près du feu, les flammes dansant doucement, leurs crépitements comme une berceuse. Les autres continuaient à parler, leurs voix devenant un murmure apaisant, ponctué de rires occasionnels. Ellie chantonnait une vieille mélodie, ses doigts tapotant un rythme invisible. Boudathor, assise non loin, observait la scène avec un sourire discret, son livre reposant sur ses genoux comme un gardien silencieux.
Nanoh, enveloppé par la chaleur du feu et la douceur de l’infusion, sentit ses paupières s’alourdir. Les étoiles du patio, le regard de Francis, les mots de Boudathor – tout semblait se fondre dans un rêve lointain, mais la présence de ses amis, leurs voix, leurs rires, l’ancrait dans ce moment. Ses yeux se fermèrent, et il s’endormit sur le canapé, bercé par le craquement des bûches et le murmure des Chaussettes Dissidentes, un sourire paisible aux lèvres, dans ce refuge parfait, brillant, où le temps semblait s’être arrêté pour leur offrir un instant d’éternité.